
Mairie de Tignes

A l’instar des communautés de montagne, les tignards ont dû composer avec l’altitude et la pente pour vivre sur un territoire soumis à de fortes contraintes climatiques. Ils ont su développer, dans cette optique, un mode de vie adapté à l’environnement de montagne.
Mêlant activités agricoles et élevage à migration estivale, l’agropastoralisme constitue jusqu’au début du XXe siècle, la base de l’économie tignarde. En effet, la vie de la communauté évolue au rythme des transhumances.
Une partie des alpages et des bois appartient à la communauté qui fixe leur exploitation selon des règlements précis. Source de revenus, les alpages pouvant être loués à des éleveurs non tignards, ces terrains communaux sont également un moyen de renforcer les solidarités à l’intérieur même du groupe en permettant notamment aux plus démunis d’accéder à la terre et aux herbages.
A la fin de chaque période hivernale et avant de monter les bêtes à l’alpage au cours des mois de mai et juin, les alpagistes doivent vérifier l’état du déneigement, la pousse de l’herbe et l’état des chalets, qui subissent souvent les rigueurs de l’hiver et des avalanches en particulier. Afin d’en limiter les dégâts, les alpagistes ont d’ailleurs pris l’habitude d’aménager un amas de terre et de pierre (bario en patois tignard) entre le chalet et la montagne dans le but de faire passer les coulées neigeuses au-dessus du toit du bâtiment.
En raison des conditions climatiques et géographiques, l’agriculture est soumise à de nombreux aléas et demeure de nature vivrière. Il n’est pas rare de voir des récoltes abîmées par le gel ou la neige. Ainsi, en 1754, les habitants de Tignes, des Brévières et du Val de Tignes (l’actuelle commune de Val d’Isère) font parvenir au roi de Piémont-Sardaigne leur désarroi suite à la vague de froid et aux chutes de neige subies les 26 et 27 juin, qui ont emporté une importante partie de la récolte.

A côté de ces activités agricoles, le commerce constitue une part non négligeable des activités tignardes. La tradition d’émigration s’inscrit d’ailleurs dans ce sens. En effet, même si l’émigration apparaît comme un moyen de soulager les familles les plus modestes durant la difficile période hivernale et si parmi les migrants, on compte un certain nombre d’ouvriers et d’ouvrières (travail de la soie à Turin, activités liées à la fabrication de dentelles), les émigrants s’adonnent avant tout à des activités de commerce (merciers, colporteurs, marchands et négociants). Le film La Trace, réalisé par Bernard Favre (avec dans le rôle principal Richard Berry), évoque d’ailleurs de fort belle manière, le poids du colportage dans la vie du village ainsi que les conditions de vie particulière de cette catégorie.

Avant de partir, les colporteurs achètent les marchandises au plus bas prix possible sur les marchés ou dans les magasins (couvertures, draps, étoffes, boutons, fils, aiguilles, becs de plume, crayons…) avant de les revendre dans les différents villages qu’ils rencontrent. Au-delà de l’activité commerciale, le colporteur est également celui qui apporte les nouvelles dans les différents villages et hameaux. Sa vocation dépasse donc le simple cadre économique.
Cette émigration, qu’elle soit temporaire, saisonnière ou définitive, demeure un élément indissociable de l’histoire tignarde. Pression démographique, pauvreté mais aussi volonté d’ascension sociale et intérêts économiques expliquent donc ces courants migratoires.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les tignards entretiennent de fortes relations avec le versant italien du royaume savoyard (Val d’Aoste et Piémont). Le courant se modifie après l’annexion française de 1860 et pousse les migrants de Tignes vers la France (Paris et les villes du sud comme Montpellier, Béziers, Arles…).
Une importante part de cette émigration reste longtemps de type saisonnière et correspond à la longue période hivernale (6 à 9 mois), une fois les travaux aux champs et aux alpages terminés. Elle permet de soulager la commune durant la difficile période hivernale, en particulier pour tout ce qui concerne la gestion des denrées. Elle constitue également un revenu d’appoint pour les familles les plus modestes.
Certains émigrants choisissent parfois de s’installer définitivement à l’extérieur dans le but de chercher fortune ou de renforcer les réseaux commerciaux établis par leur famille. Ainsi, les familles Bognier et Revial ont connu la réussite dans le négoce en s’installant à Turin et à Pinerol. Aujourd’hui encore, il est possible de voir les traces de cette émigration tignarde : par exemple, on trouve toujours sur la principale place d’Aoste, la brasserie Boch.
Phénomène plus original, les tignards entretiennent une longue tradition de commissionnaires à l’Hôtel Drouot à Paris durant cette période. Jusqu’à la fin des années 1930, ils représentent même le plus gros contingent au sein de cette fonction.
Il faut enfin noter que le phénomène migratoire concerne avant tout la population masculine de Tignes issue des feux comprenant un grand nombre de personnes. Parmi la population féminine, seules les dentellières ou les épouses qui suivaient leur mari, émigrent.
S’ajoutent à ces activités traditionnelles, des pratiques illicites telle que la contrebande qui reste liée aux interdictions édictées par les autorités ainsi qu’à la surtaxe de certains produits. Les changements de frontière provoqués par l’occupation française à compter de 1792 puis l’annexion (1860) renforcent cette pratique vers l’Italie destination privilégiée des émigrants tignards à l’époque du duché de Savoie puis du royaume de Piémont Sardaigne.
La pratique de la contrebande apparaît comme une tradition dans le quotidien du village et va de pair avec l’image du Tignard souvent qualifié d’individualiste et épris de liberté.
La contrebande demeure ainsi jusqu’à la Seconde Guerre : malgré des conditions parfois extrêmes, certains tignards transportaient sel, riz, bas nylon, papier à cigarettes, accordéons, machines à écrire et même des petits cochons vers le Val d’Aoste en particulier via le col de la Galise et surtout le glacier de Rhêmes-Golette situé à proximité de la Grande Sassière.
Tout au long de l’histoire de Tignes, il est fait cas de nombreuses arrestations et poursuites contre des contrebandiers tignards. Un évènement est d’ailleurs révélateur des liens que pouvait entretenir la population avec ces pratiques. En décembre 1798, après avoir saisi des ballots de marchandises à Val d’Isère et avoir appris que le transport était assuré illégalement par des tignards, neuf douaniers prirent le chemin de Séez pour ramener leur saisie. Or, en traversant les différents hameaux de Tignes, ils durent composer avec l’hostilité des habitants et finirent par abandonner la marchandise comme ils l’expliquent dans leur rapport :
« (…) nous avons vu en traversant les différents villages de cette commune quantité d’attroupement de personnes des deux sexes, dont plusieurs et surtout des femmes, nous auroient injurié et menacé disant que nous n’avions pas encore passé les bois, qu’on pourroit bien nous exterminer et nous jetter dans l’Isère (…) mais dès que nous avons eu dépassé les dernières maisons du dit lieu appelé La Chaudanne (…) nous avons apperçu un attroupement d’hommes armés de fusils ou carabines, embusqués sur notre chemin et retranchés derrière des monticules, rochers et bois, lesquels au même instant auroient dirigé sur nous et sur notreconvoi quantité de coup de d’armes à feu, dont les balles nous auraient touché de près (…) et n’appercevant aucun moien pour nous mettre à l’abri des dangers (…) nous avons été forcés d’accepter l’offre des dits Boch et Reymond qui alors nous ont conduit chez Favre dit Flandrin cabaretier (…) leur laissant, comme dit est en leur pouvoir les treize balots, dont ils se sont chargés sur leur responsabilité… ».

Au final, après que la communauté fut attaquée en justice et soumise à une forte amende, les autorités décidèrent finalement l’abandon des poursuites dans un souci d’apaisement et clôturèrent l’affaire qui reste un témoignage fort de la solidarité tignarde.
A compter de la seconde moitié du XIXe siècle, la commune connaît un déclin relatif. Si l’économie demeure dominée par l’élevage, les activités commerciales évoluent. Ainsi l’activité dentellière s’essouffle fortement avant de disparaître au lendemain du premier conflit mondial.
L’émigration évolue également : elle tend à devenir définitive ce qui entraîne un vieillissement de la population. A l’instar de nombreux villages de montagne, Tignes doit alors faire face à un exode relativement important.
Face à cette situation, un partie de la population de Tignes va trouver alors son salut dans un nouveau domaine : le tourisme…